Nous avons le plaisir de vous présenter, pour cette première conférence de la saison, Lucile Cordonnier (PhD, Mcgill) et Anouk Elias-Pinsonnault (MA, UQAM), qui nous invitent à penser l’art dans ses rapports à l’environnement, de la chimie des œuvres aux affects environnementaux. La présentation sera modérée par Anne-Sophie Miclo.

21 octobre 2026, 17 h 30
Fonderie Darling
745, rue Ottawa, Montréal

«Une commande chimique : étude écologique de La Légende de saint Hubert (1895-1897) de Maurice Denis», par Lucile Cordonnier

En 1895, l’homme politique et collectionneur Denys Cochin commanda à Maurice Denis la décoration des murs du bureau de son hôtel particulier parisien. Les huit tableaux de La Légende de saint Hubert (1895-1897, Musée Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye) mêlent la représentation d’une chasse à courre en forêt de Fontainebleau, le portrait de la famille Cochin, l’hagiographie de saint Hubert et le récit de La Légende du beau Pécopin de Victor Hugo. Ces quatre trames narratives visent à sublimer le statut social de la famille Cochin et leur domination sur le territoire. En effet, une partie de la fortune de cette famille provenait d’investissements dans l’industrie des engrais chimiques. Ainsi, il convient de se questionner sur la matérialité du paysage représenté dans ce cycle décoratif. Quelles pratiques agricoles et forestières entrent donc en jeu dans le portrait d’une région au seuil de la modernité ? Comment la nature peut-elle être conçue en parallèle de (ou en opposition avec) la modernisation industrielle de ces pratiques ? Comment l’art a-t-il rendu compte du changement biologique de ces pratiques ?

Dans cette communication, je souhaite ouvrir le discours traditionnel de la peinture de paysage du XIXe siècle, qui déclame que le paysage était pour de nombreux artistes la voie d’accès privilégié à un langage moderne, aux considérations écologiques et environnementales. L’histoire de l’art du dix-neuvième siècle peut recentrer son regard sur les mécanismes économiques qui affleurent à la surface de la peinture de paysage. La Légende de saint Hubert est un cas particulièrement pertinent : ce cycle décoratif représente une région agricole en pleine modernisation, modernisation alimentée notamment par les investissements industriels de la famille Cochin, commanditaire du cycle.

«Du musée au politique : les émotions environnementales dans l’art contemporain», par Anouk Elias-Pinsonnault.

Ma communication portera sur la circulation des affects dans le contexte de l’art contemporain et de la 6ème extinction de masse (O’Key 2023). Comment certaines œuvres d’art façonnent et orientent-elles l’expérience des émotions environnementales chez les visiteur.euse.s de musée? À cet effet, je prendrai comme cas d’étude central l’œuvre Extinction Studies (2019-2020) de Lucienne Rickard, accompagné de The Great Silence (2014) d’Allora & Calzadilla et Resurrecting The Sublime (2019) de Alexandra Daisy Ginsberg, trois œuvres abordant le phénomène de l’extinction diffusées dans des contextes muséaux.

La communication débutera par un survol du contexte social marqué par la « crise de la sensibilité, » (2020) notion théorisée par Baptiste Morizot. Selon cette perspective, la crise écologique actuelle apparait comme la conséquence d’une rupture du sensible : en ne percevant plus pleinement les non-humains comme des partenaires d’un monde partagé, nous avons rendu possibles leur exploitation et leur destruction. J’argumente ainsi que le renouvellement de nos relations interspécifiques passerait notamment par l’art.

Pour continuer la réflexion, la philosophie pragmatique de John Dewey (1934) postule un point de départ intéressant : pensant l’émotion comme le résultat d’une interaction entre l’individu et son environnement, elle précèderait l’action. De ce point de vue, Dewey m’aidera à comprendre comment les œuvres peuvent servir d’incubateur pour les émotions, facilitant ainsi leur transformation en acte tangible hors des murs du musée.

Je puise finalement dans le champ théorique de la phénoménologie en sollicitant des auteurs comme Sarah Ahmed (2014) pour parler des émotions politiques. Circulant entre les individus et les objets, les émotions seraient vécues socialement. Accompagnée de la notion de « grievable » (2004) de Judith Butler, cette approche me permet de situer les émotions au sein de dynamiques de pouvoir, les distribuant inégalement.

Biographie de la modératrice, Anne Sophie Miclo

Anne-Sophie Miclo est historienne de l’art. Elle détient un doctorat en histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal et enseigne également comme chargée de cours. Depuis quinze ans, elle mène des recherches sur l’histoire et les processus de muséalisation des œuvres et expositions vivantes. Elle poursuit actuellement une recherche postdoctorale à l’Université du Québec en Outaouais, intitulée Soixante ans d’œuvres vivantes dans les musées canadiens (1960-2020), soutenue par le Conseil de la recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) et le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). Elle est aussi membre de l’Équipe Art et musée (FRQSC 2022-2026).

Anne-Sophie Miclo a notamment contribué aux ouvrages collectifs Réinventer la collection. L’art et le musée au temps de l’événementiel (2023) paru au PUQ et Animals, Plants and Afterimages: The Art and Science of Representing Extinction (2022) Berghahn Books, Oxford.

Domaines de recherche ou d’expertise : muséologie du vivant, relations arts et études animales.